Le sous-sol de la République démocratique du Congo est au cœur d’un bras de fer. Des millions d’archives belges conservées à l’Africa Museum, ancien Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, intéressent une société privée américaine. KoBold Metals, soutenue par Jeff Bezos et Bill Gates, souhaite obtenir ces documents qui regorgent d’informations jugées inestimables sur les richesses minières de l’Afrique centrale, mais aussi sur leur localisation.
Cette entreprise, qui a signé des accords avec le gouvernement congolais pour la recherche du lithium, principalement dans le sous-sol de Manono (sud du pays), entend approfondir ses explorations grâce à sa méthode reposant sur l’intelligence artificielle. Pour analyser les vastes étendues de la RDC et mieux appréhender le potentiel géologique du pays, ces documents sont jugés essentiels par KoBold Metals.
La Belgique refuse toutefois de céder ces archives convoitées, conservées depuis toujours à l’Africa Museum. Ces documents sont issus d’études menées par des géologues lors d’explorations datant du début du XXe siècle. L’enjeu est notamment la maîtrise de la cartographie des minéraux critiques dont la RDC regorge.
KoBold Metals affirme avoir « levé 537 millions de dollars lors d’un tour de table pour étendre l’exploration des minéraux critiques à l’échelle mondiale grâce à l’intelligence artificielle ». L’entreprise affiche également l’ambition de « financer l’expansion de l’exploration minière critique sur les cinq continents ». Le cobalt, le cuivre et le lithium figurent parmi les métaux ciblés par la société américaine, des ressources essentielles à la transition énergétique.
Pour François Kervyn, chef du département des sciences de la Terre à l’Africa Museum, « il n’y a pas une carte qui vous indique : creusez par ici, creusez par là, vous trouverez du lithium. Ce n’est pas comme cela qu’il faut voir les choses. Effectivement, ce sont des archives qui ont une certaine valeur, surtout dans le contexte actuel ».
« Il s’agit de documents très variés qui font parfois état de la présence de minerais peu recherchés à l’époque mais qui le sont aujourd’hui. Il suffit de penser au contenu de nos ordinateurs et smartphones : certaines matières rares ont beaucoup de valeur, et les informations qui s’y rapportent aussi, même si elles sont anciennes », a indiqué pour sa part Bart Ouvry, directeur de l’Africa Museum.
Concernant ces archives convoitées, la Belgique s’est déjà engagée à les restituer à la RDC après un travail de numérisation. KoBold Metals souhaiterait cependant procéder elle-même à une digitalisation rapide, une option que rejette la direction de l’Africa Museum.
« Ce sont des volumes d’archives considérables. Privatiser cela ne nous semble pas équitable et serait de nature à donner un avantage commercial important à une société par rapport à une autre, ce qui ne correspond pas à notre identité de service public et scientifique », a soutenu Bart Ouvry.
Un accord entre les autorités congolaises et la société minière américaine a pourtant été signé afin de permettre l’accès à ces archives. En juillet 2025, la RDC et KoBold Metals s’engageaient à « coopérer pour fournir un accès public gratuit aux données géoscientifiques historiques par l’intermédiaire du Service géologique national du Congo (SGNC), dans l’intérêt de tous ». L’accord stipulait notamment que KoBold Metals déploierait une équipe à l’Africa Museum pour entamer la numérisation des archives.
Mais pour la ministre belge de la Politique scientifique, Vanessa Matz, KoBold Metals ne peut s’approprier les documents originaux, la Belgique n’ayant pas signé cet accord. « Ce n’est pas du ressort de la Belgique. Cela relève de la souveraineté de l’État congolais de décider ce qu’il fera de ses archives une fois que la Belgique les aura numérisées », a-t-elle précisé.
Des fonds européens ont récemment été mobilisés dans le cadre d’un programme d’appui au secteur minier afin d’accélérer la digitalisation de ces archives. Lancé en 2024, le projet entre désormais dans sa phase opérationnelle : quatre scientifiques ont été recrutés et ont commencé le 1er février, tandis que quatre archivistes doivent entrer en fonction le 1er mars.
L’objectif est de numériser, classer et rendre accessibles ces documents au bénéfice de la recherche scientifique, des autorités congolaises et, le cas échéant, d’entreprises privées. Le processus devrait s’étaler sur plusieurs années. Ce n’est qu’à l’issue de ce travail que les données pourront être pleinement accessibles.
DosEco avec Geopolis