En 2025, l’Afrique entre repositionnement stratégique et affirmation politique (Jeanine Mabunda)

L’Afrique est entrée dans l’année 2025 à un moment de vérité. Ce que nous vivons, ce que nous construisons aujourd’hui, pèsera lourd demain. Nous sommes à la croisée des chemins : d’un côté, une scène internationale en mutation rapide ; de l’autre, un continent africain qui tarde à être plus uni, plus stratégique, et se faisant, à faire entendre sa voix. Le monde est redevenu multipolaire.

La domination exclusive de quelques puissances est aujourd’hui remise en question par l’émergence de nouveaux pôles d’influence – le Sud Global s’organise. Dans cette recomposition, l’Afrique ne peut pas rester spectatrice. Car si les lignes bougent, elles ne bougent pas toujours nécessairement en notre faveur. Si nous n’investissons pas les espaces décisionnels, si nous ne prenons pas l’initiative d’un agenda africain, alors d’autres continueront à parler en notre nom.


Pourtant, les signaux d’un réveil africain sont bien présents. L’intégration de l’Union Africaine au G20 en 2023 a marqué un tournant. Elle a enfin consacré, au plus haut niveau, le poids démographique, économique et stratégique de notre continent. De même, l’adhésion de l’Égypte et de l’Éthiopie aux BRICS reflète une dynamique de reconfiguration dans laquelle des pays africains veulent compter.


Sur le plan symbolique, la récente élection au premier tour de la Zimbabwéenne Kirsty Leigh Coventry à la tête du CIO (Comité International Olympique), une première à double titre, illustre cette prise de position grandissante. Mais cette acception formelle ne suffira pas. 2025 doit être l’année du passage de l’influence symbolique à l’influence réelle. Cela implique d’abord une stratégie diplomatique forte, assumée, structurée autour de l’Union Africaine. L’UA est notre levier collectif, notre voix commune. Elle doit incarner une diplomatie continentale ambitieuse. L’élection du nouveau Président de la Commission africaine et de sa Vice-Présidente incarne dans cette optique la possibilité d’imprimer un nouveau souffle pour les cinq prochaines années.


Cela passera notamment par un soutien ferme et résolu à la candidature africaine à un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU. Cette revendication n’est pas seulement légitime, elle est indispensable pour refléter la réalité du monde et renforcer la crédibilité et la légitimité des décisions prises au sein de cette institution.
L’Afrique représente 55 des 193 États membres de l’ONU – soit plus d’un quart – et près de 20% de la population mondiale. Le temps de sa marginalisation est révolu. Ce renouveau institutionnel sera aussi en jeu en 2025 à la tête de la Banque Africaine de Développement et d’Afreximbank. Il faut souhaiter et soutenir des candidats qui partageront une vision résolument proactive du développement du continent et de sa reconnaissance mondiale.


Mais pour être crédibles à sur la scène internationale, nous devons d’abord être unis sur notre continent. Une Afrique désunie affaiblit toutes ses ambitions. Il est temps de parler d’une seule voix sur les grandes tribunes du monde.
Aussi, le deuxième défi est-il celui de la paix et de la sécurité. 2025 sera une année décisive pour prouver que l’Afrique peut gérer elle-même ses conflits. Depuis la « Résolution 2719 » votée par le Conseil de Sécurité en 2023, l’Union Africaine est officiellement reconnue comme acteur de premier plan pour les opérations de paix.
Aujourd’hui, dix Missions africaines opèrent dans dix-sept pays, avec plus de 70.000 personnels autorisés. Mais pour aller plus loin, il nous faut renforcer notre propre architecture de paix : mieux financer le Fonds pour la Paix, élargir les prérogatives du Conseil de Paix et de Sécurité, et créer une Task-Force d’urgence panafricaine capable de répondre rapidement aux crises.


Les urgences sont connues : désamorcer les tensions entre la RDC et le Rwanda qui créent des milliers de victimes et de déplacés dans mon pays, accompagner la paix fragile en Éthiopie, faire taire les armes au Soudan, relancer la diplomatie avec les pays du Sahel, mettre fin aux mouvements terroristes qui embrasent le continent, du Mali au Mozambique. Autant de défis qui doivent trouver des solutions africaines et pour lesquelles l’Union Africaine semble être le maître d’œuvre approprié. Dans le même temps, il faudra accompagner les processus institutionnels électoraux en cours que vont traverser des pays-clés de notre continent ; qu’il s’agisse des élections présidentielles en Tanzanie, Côte d’Ivoire, Cameroun, Guinée et République Centrafricaine, que des législatives en Egypte.


Enfin, l’Afrique doit prendre en main son agenda économique. La mise en œuvre concrète de la ZLECAf (Zone de Libre-Échange Continentale Africaine) sera un révélateur de notre capacité à agir ensemble, à négocier collégialement. En 2025, elle devra changer d’échelle. Elle est notre outil pour peser dans les discussions commerciales mondiales et pour bâtir une croissance inclusive et résiliente. C’est d’autant plus indispensable que la dette publique mondiale (Etats et entreprises) a dépassé en 2024 le seuil historique des 100.000 milliards de dollars, faisant grimper les coûts d’emprunts.

La disponibilité des ressources financières va donc s’en trouver diminuée, tandis que la compétition entre les demandeurs en sera accrue. Une Afrique atomisée, sans projet économique collectif, sans intégration de ses chaînes de valeur, sera dans ce contexte défavorisée par son déficit de projet et son image encore trop dégradée.


Cette nécessité de coalition est par ailleurs critique dans notre capacité à retirer les justes dividendes de la place centrale que notre continent occupe grâce à son sous-sol dans la révolution technologique en cours. Si des initiatives nationales, en RDC, en Guinée ou dans certains pays du Sahel ont permis de rééquilibrer le partage de la valeur créée – indispensable pour que le secteur minier produise l’effet de levier attendu sur l’agenda du développement -ramener en Afrique la fixation des cours des matières premières dont nous sommes les principaux producteurs requerra la concertation permanente entre les pays concernés. C’est à cette condition que nous nous doterons des capacités à être un véritable acteur du cycle de l’économie numérique et de la transition énergétique. C’est ainsi également que nous cesserons de dépendre de l’application jusqu’à présent très variable des décisions prises au cours des COP ou des Forums Internationaux qui n’ont pas apporté de solutions pérennes à nos enjeux d’aujourd’hui.


L’année 2025 doit être l’an I d’une souveraineté africaine assumée. Souveraineté diplomatique, souveraineté sécuritaire, souveraineté économique. C’est le prix à payer pour que notre continent cesse d’être un théâtre d’influence pour devenir un acteur stratégique à part entière. C’est aussi ce que nous devons à notre jeunesse, à ces millions de jeunes Africains qui n’aspirent pas seulement à être les témoins du changement, mais à en être les moteurs.
L’Afrique ne demande pas la permission d’exister. Elle exige désormais d’être entendue.


Jeanine MABUNDA, femme politique congolaise, Experte et Consultante en Affaires publiques et ancienne présidente de l’Assemblée Nationale de la RDC

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