Le Chef de l’État, Félix Tshisekedi, s’apprête à remanier l’équipe gouvernementale que dirige la Première ministre Judith Suminwa Tuluka. Dans ce contexte, des voix s’élèvent de part et d’autre pour l’inviter à mettre en place une équipe des vertèbres, à même de relever les différents défis auxquels est confronté notre pays, notamment la dégradation de la situation sécuritaire à l’Est.
Parmi ces voix figure celle du juriste David Kabeya, assistant à l’Université protestante au Congo (UPC), qui démontre dans sa tribune comment la nature des institutions d’un État détermine l’état de développement de celui-ci. Or, indique-t-il, les institutions ne sont pas le fruit d’une génération spontanée ; leur genèse et leur itinéraire sont la résultante de l’action humaine.
Grosso modo, il appelle le président Félix Tshisekedi à opérer un casting judicieux, dicté principalement par la nécessité de mettre le pays sur les rails de l’implémentation des institutions inclusives.
Ci-dessous, l’intégralité de sa tribune :
Le 30 juin 2025 dernier, la République Démocratique du Congo a commémoré ses 65 ans d’indépendance politique. Toutefois, à y regarder de plus près, le pays va plus mal qu’au 30 juin 1960 : mégestion des finances publiques, instabilité politique, rébellion, insécurité urbaine, délabrement et carence d’infrastructures de base, etc…
La RDC semble s’enliser dans une boucle temporelle, condamnée à revivre toujours les mêmes symptômes, caractéristiques de son mal chronique : le sous-développement. Peu importe l’époque, la période de l’histoire que vous prenez pour cible, vous observerez les mêmes problèmes.
Du tandem Kasa-Vubu Lumumba, en passant par le règne monolithique de Mobutu et les différentes transitions, jusqu’à l’avènement des Kabila père et fils, et aujourd’hui de Tshisekedi, la Nation congolaise stagne, sans mouvement de progrès notable, bloquée dans l’immobilisme du sous-développement.
Cherchant les causes de cette calamité, les opposants de Mobutu ont vu en lui “l’incarnation du mal zaïrois”. Ce dernier, parti ou plutôt chassé, a été remplacé par Kabila, père de l’autre Kabila Joseph. Du père, il a été dit qu’il serait le clone de Mobutu, et du fils qu’il serait le visage du mal congolais.
Aujourd’hui, tous sont partis, tous ont quitté le pouvoir, même si le dernier a tout tenté pour y demeurer. Il a même machiné une coalition à l’issue des élections de 2018 pour partir tout en restant. Théorie de deux bonbons ?
Toutefois, tout esprit lucide et objectif peut se rendre compte d’un fait : les personnifications du mal sont tour à tour passées, mais le mal a demeuré ; aucun ne l’a emporté dans sa tombe ou dans son “exil”.
D’un point de vue scientifique, l’état actuel des savoirs, notamment les travaux de Daron Acemoglu et de James Robinson (les deux ont été, avec Simon Johnson, récompensés du Nobel d’économie en 2024), renseigne que le déterminant de la prospérité des nations est l’implémentation d’institutions inclusives et qu’à contrario, le sous-développement a pour cause explicative directe l’existence d’institutions extractives.
La nature des institutions d’un État est donc ce qui détermine l’état de développement de celui-ci. Or, les institutions ne sont pas le fruit d’une génération spontanée ; leur genèse et leur itinéraire sont la résultante de l’action humaine. La manière qu’ont les dirigeants de gouverner est ce qui produit ou non le développement.
Et dans le cas de la RDC, le reproche légitime qui peut être fait aux différents dirigeants qui ont gouverné le Congo du 30 juin 1960 à ce jour est leur incapacité à impulser l’implémentation d’institutions inclusives. Toutefois, dans le contexte congolais, quoique le chef de l’État soit dans la pratique, et ce, peu importe la nature du régime politique, le maître des horloges, il ne gouverne pourtant pas seul. Il a, pour matérialiser son programme, notamment le gouvernement comme instrument.
Et à l’heure où un remaniement gouvernemental est annoncé, la responsabilité première du Président de la République est d’opérer un casting judicieux, dicté principalement par la nécessité de mettre le pays sur les rails de l’implémentation des institutions inclusives. Car à ce moment charnière de l’histoire congolaise, le Président en fonction n’a politiquement plus rien à perdre. Étant presque au soir de son second mandat sous l’écriture constitutionnelle actuelle, son combat personnel est donc celui de l’héritage.
Face à la crise qui menace actuellement la survie de la Nation, il est impérieux que le choix d’acteurs cadre avec les enjeux. Et comme la gouvernance, pour le meilleur ou pour le pire, n’a de destinataire que le peuple, ce dernier doit se constituer en levier, en s’affirmant comme un acteur actif, capable de participation et de co-construction.
Le peuple doit faire preuve d’exigence et formuler une demande de leadership qualitative, en s’affranchissant de sa posture complaisante, qui fait le lit du tribalisme et de la prolifération de l’incompétence des gouvernants.
Chaque acteur doit jouer son rôle de manière optimale, en donnant le meilleur de lui-même et en s’entourant des meilleurs. Le Congo émergent ne peut être autre chose que le Congo de la méritocratie, le Congo de la compétence, et surtout, des valeurs humaines.
Le mal congolais est un mal systémique. Et la solution doit provenir de la mise en mouvement de tous les acteurs, qui doivent orienter les actions dans le sens de l’implémentation d’un système inclusif, c’est-à-dire qui garantit le respect des textes, instaure une justice impartiale et une gouvernance axée sur le service public.
David Kabeya, assistant à l’UPC