Entre 2019 et 2026, près de 20 millions de tonnes de cuivre — de l’ordre de 180 à 200 milliards de dollars — ont été extraites du sol congolais. Jamais le Congo n’a arraché autant de cuivre et de cobalt à son sol. Jamais sa population n’en a si peu vu la couleur. Ce contraste n’est pas une fatalité : c’est un crime économique.
La République Démocratique du Congo des années Tshisekedi n’est pas un pays pauvre qui peine à grandir : c’est un pays riche que son pouvoir a appauvri. Pendant sept ans, le Katanga a livré son cuivre comme jamais — et jamais la population n’en a si peu profité. Là est le scandale : non la misère, qui pourrait s’expliquer, mais la misère assise sur un trésor. Cela porte un nom : une prédation, silencieuse, commise contre cent millions de personnes au-dessus du sol le plus convoité de la planète.
Des chiffres jamais atteints : six décennies en sept ans
Pour mesurer le gâchis, il faut remonter le fil. À l’indépendance, en 1960, le Congo produisait déjà 300 000 tonnes de cuivre par an. En 1986, la Gécamines atteignait son apogée — près de 500 000 tonnes —, et le métal faisait alors vivre l’État : en 1989, cette seule entreprise assurait 85 % des exportations et 42 % des recettes publiques. Le cuivre payait l’école, l’hôpital, le fonctionnaire. Puis vint la chute : 48 000 tonnes en 1993, quinze années d’agonie à travers le crépuscule de Mobutu et les guerres. Le pays avait connu la richesse ; il connut le néant.
C’est sur ces cendres qu’il faut lire le boom de la présidence Tshisekedi — et c’est ce qui le rend accablant. Entre 2019 et 2026, la production de cuivre a doublé : 1,3 million de tonnes en 2019, le cap historique de 3,1 millions franchi en 2024, plus de 3,4 millions en 2025. Dès 2023, la RDC ravissait au Pérou le rang de deuxième producteur mondial. En la seule année 2024, le pays a extrait plus de six fois le pic record de 1986 ; sur sept ans, près de 20 millions de tonnes — l’équivalent de tout ce qu’il avait arraché à son sol depuis l’indépendance. S’y ajoute le cobalt, dont il concentre près des trois quarts de la production mondiale. Jamais le Congo ne fut aussi riche.
C’est ici que le vertige saisit. Dans les années 1980, l’État était le maître : par la Gécamines, il produisait, gardait la marge, et le cuivre payait 42 % de ses recettes. Aujourd’hui, au sommet absolu de la production, l’État n’est plus qu’un percepteur minoritaire de sa propre richesse. La Gécamines n’en produit plus qu’une fraction marginale ; l’essentiel de la valeur s’envole dans les marges d’opérateurs étrangers. Les revenus extractifs ont certes atteint 5,84 milliards de dollars en 2023, et le budget national a triplé — de 5,9 milliards en 2019 à près de 17 en 2025. Mais au regard des volumes sortis de terre, la part qui revient au pays n’a plus rien de commun avec l’époque où il possédait ses mines. On extrait des records ; on encaisse des reliquats.
L’héritage et la fatalité ne peuvent plus servir d’alibi. Le boom le plus formidable de l’histoire congolaise est l’œuvre de ces sept dernières années ; son naufrage est celui du pouvoir actuel. Les années Tshisekedi sont, et de loin, les plus riches que le pays ait connues. Elles seront jugées comme telles.
Et pourtant, le peuple : la contre-épreuve accablante
Reste à confronter ces chiffres à la vie réelle. En 2024, 73,5 % des Congolais vivaient avec moins de 2,15 dollars par jour, ce qui range la nation parmi les cinq plus pauvres de la planète — à l’instant où elle devenait l’une des plus grandes puissances minières du monde. Battre des records d’exportation et des records de misère la même année ne doit rien au hasard : ce n’est pas une malédiction géologique, c’est un choix de gouvernance.
La santé en livre le diagnostic : financée à 27 % par l’aide extérieure, avec un déficit de 1,8 milliard de dollars par an. Un État qui exporte des dizaines de milliards de minerai fait soigner sa population aux frais des autres. Pire : en 2023, le gouvernement n’a même pas dépensé ce dont il disposait — 11 milliards exécutés sur 14,8 prévus. Ce n’est pas l’argent qui manquait, mais la volonté.
Quant à l’argent dépensé, les arbitrages parlent : le fonctionnement de la Présidence a bondi de 40 % dans le budget 2025, tandis que la justice, la santé et l’enseignement supérieur se partageaient les restes. Un pouvoir qui s’augmente quand ses hôpitaux mendient n’a pas un problème de moyens : il a un problème de priorités.
La prédation : ce n’est pas la pauvreté, c’est le contraste
Le phénomène mérite son nom : prédation en col blanc à l’échelle d’un État souverain. Depuis 2019, l’essentiel de la richesse minière échappe à ceux-là mêmes qui l’extraient — non par fatalité, mais par renoncement. Et cette dépossession a un visage : il est étranger.
Une seule firme chinoise, CMOC, a réalisé 7 milliards de dollars de chiffre d’affaires au Congo en 2024 — soit près de 40 % du budget de l’État tout entier. Ses deux sites concentrent 45 % des exportations de cuivre et 60 % de celles de cobalt. Et la part qui revient au pays demeure émiettée entre redevances à demi recouvrées, contrats de coentreprise scellés dans l’ombre et droits miniers cédés dans des conditions que le Parlement lui-même n’a jamais pu consulter. Le sol a été vendu ; le contrat, dissimulé.
Sicomines : le précédent que sept ans n’ont pas redressé
On objectera que les contrats léonins sont antérieurs. C’est exact — et c’est ce qui alourdit le bilan. Le « contrat du siècle » signé en 2007 sous Joseph Kabila, ce troc de « minerais contre infrastructures », fut ramené sous la pression du FMI à 6 milliards de dollars, dont 3 d’infrastructures, en échange de 68 % de la Sicomines cédés à un consortium chinois. Quinze ans plus tard : 822 millions réalisés sur 3 milliards promis, quelques centaines de kilomètres de route sur 7 000, un hôpital sur trente-deux, aucun chemin de fer. Entre 4 et 6 milliards de pertes, selon la coalition « Le Congo n’est pas à vendre ».
Le pouvoir Tshisekedi a pourtant eu sept ans pour solder ce passif. En 2024, il a renégocié l’accord — enveloppe portée de 3 à 7 milliards, redevance de 1,2 %. Un progrès, mais conclu dans le secret et très en deçà des ambitions affichées par Kinshasa elle-même : 17 milliards réclamés, une participation à porter de 32 à 70 %. Au bout du compte, le partage demeure largement favorable à Pékin. Sept ans pour reprendre la main ; la main n’a pas été reprise.
Le levier gâché
Le plus révoltant n’est pas que le rapport de force ait été défavorable, mais qu’il ait été favorable et qu’on l’ait dilapidé. Le monde a soif de cuivre et de cobalt congolais. En février 2025, Kinshasa a suspendu ses exportations de cobalt : les prix ont doublé en quelques mois. La démonstration était éclatante — le Congo peut peser sur le marché mondial. Le levier existait ; manquait la volonté de l’actionner au profit des cent millions de Congolais plutôt que de quelques intermédiaires.
L’Arabie saoudite a bâti un État sur son pétrole ; la Norvège en a tiré un fonds souverain de 1 600 milliards de dollars. Le Congo, lui, expédie ses minerais bruts et revient quémander son budget au FMI. Avec les seules recettes d’une décennie correctement perçue et redistribuée, on financerait une université par territoire, un hôpital de référence par province, un réseau routier digne dans tout le Katanga. Ce n’est pas une utopie : c’est une arithmétique — que sept budgets en hausse n’ont jamais voulu poser.
Washington, Lobito : changer de parrain n’est pas changer de destin
Depuis 2024, le pouvoir congolais a opéré un spectaculaire pivot vers l’Occident. Washington, Bruxelles et plusieurs bailleurs ont lancé le corridor de Lobito — plus de 1 300 kilomètres de voie ferrée reliant les mines au port atlantique angolais, adossés à un prêt américain de 553 millions de dollars. L’objectif est affiché sans détour : contrer l’emprise chinoise sur les minerais critiques, dans un pays où près de 80 % des mines de cuivre seraient déjà aux mains d’opérateurs chinois. Pékin a répliqué en novembre 2025 par un accord de 1,4 milliard pour le rail concurrent du TAZARA. Le sous-sol congolais est devenu le terrain d’un grand jeu de puissances dont le pays n’est, pour l’heure, que l’enjeu.
Cette bascule a culminé avec les accords de Washington, signés le 27 juin 2025 sous médiation américaine et qatarienne, puis solennisés en décembre. On y promet le retrait des troupes rwandaises de l’Est et la fin du soutien aux milices ; on y adosse un volet économique destiné à « formaliser » les filières de l’étain, du tantale, du tungstène, de l’or et du lithium. Mais derrière le vocabulaire de la paix, le dispositif consacre le Rwanda comme « hub » régional de transformation des minerais — dont une part provient, chacun le sait, de l’Est congolais meurtri.
Pour le citoyen congolais, rien ne garantit que troquer un parrain chinois contre un parrain américain change sa condition. Un nouveau corridor exporte plus vite la même richesse ; un accord conclu au sommet sécurise des frontières sans rendre un franc à l’école ou au dispensaire. Ce que ces traités offrent en revanche, avec certitude, c’est ce dont le pouvoir a le plus besoin : une légitimité internationale et une garantie de survie. Adoubé à Washington, protégé par l’intérêt stratégique des grandes puissances pour ses mines, le régime pense obtenir l’essentiel — non l’avenir du peuple, mais l’assurance de durer.
La boucle se referme : le soupçon d’une confiscation
Un pouvoir qui aurait mis sept ans de boom au service de sa population n’aurait nul besoin de cette protection : il tiendrait sa légitimité de citoyens reconnaissants. Le régime Tshisekedi, lui, cherche au-dehors ce qu’il n’a plus au-dedans. Et les signaux d’alarme sont documentés, non fantasmés. Transparency International classe la RDC parmi les États les plus corrompus d’Afrique francophone. Le train de vie des institutions a explosé — de l’ordre de 200 % pour la seule Présidence sur le premier mandat. Le fonds FONAREV a vu, sur 212 millions de dollars collectés en 2024-2025, à peine 2,5 % parvenir aux victimes. Un ministre de la Justice a été condamné en 2025 pour détournement. Une plainte déposée en Belgique vise des proches du chef de l’État pour corruption sur des sites miniers du Katanga. La dette extérieure, elle, a de nouveau doublé pour approcher 16 milliards de dollars en sept ans.
L’accumulation de ces faits dessine un soupçon massif que la diplomatie des corridors voudrait couvrir— celui d’une confiscation, dont les fruits ont nourri un train de vie d’État extravagant et l’enrichissement d’un cercle étroit, plutôt que cent millions de Congolais.
Le verdict, et le devoir
Le constat est simple : le Congo n’est pas pauvre. Son sous-sol est estimé à 24 000 milliards de dollars par la Banque mondiale. Le Congo n’est pas pauvre — il est pillé. Pillé avec le consentement, la complicité ou l’impuissance de ceux à qui il a confié sa souveraineté. Une minorité prospère quand les trois quarts du pays meurent de maladies évitables, scolarisent leurs enfants sous des toits de tôle et boivent une eau non traitée — au-dessus du sol le plus convoité du monde.
Face au silence des institutions, il revient à l’opposition politique, à la société civile et aux citoyens de tenir le grand livre des comptes : recenser ce que chaque province perçoit au titre des redevances, mesurer les kilomètres réellement bitumés, les classes réellement bâties, les centres de santé réellement ouverts, confronter ces réalisations aux montants transférés, et les publier au regard des cours mondiaux. Que chaque Congolais sache enfin ce que vaut le sol sous ses pieds — et ce qu’on lui en a rendu.
L’histoire jugera ceux qui auront présidé à cette dilapidation, au plus haut de l’abondance. Car les nations ne meurent jamais faute de richesses : elles meurent le jour où leurs élites cessent de servir la République.
Olivier Kamitatu, proche de Moise Katumbi