Selon un rapport publié le vendredi 19 décembre 2025 par le think tank américain International Crisis Group (ICG), les ambitions du Rwanda de s’installer durablement dans l’Est de la République démocratique du Congo, les revers de l’armée congolaise face aux rebelles du Mouvement du 23 mars (M23) soutenus par Kigali, ainsi que l’absence d’un consensus entre les forces politiques les plus influentes à Kinshasa et dans la région sur la manière de faire face à la situation, compliquent toute perspective de stabilisation durable dans la région des Grands Lacs.
Intitulé « L’offensive du M23 : l’introuvable paix dans les Grands Lacs », le rapport rappelle qu’une partie de cette zone géographique connait des violences et une instabilité récurrentes depuis les guerres civiles et régionales des années 1990 et du début des années 2000, avec des conséquences désastreuses sur les populations et les opérations humanitaires. La situation s’est aggravée depuis 2021, avec la résurgence du M23, la dernière émanation de groupes armés principalement d’ethnie tutsie, soutenus par diverses puissances étrangères.
Soutenus par des troupes rwandaises selon plusieurs rapports de l’ONU, les insurgés du M23 se sont emparés de la ville de Goma en janvier 2025. Ils ont ensuite progressé à travers les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, attisant les tensions dans l’ensemble de la région. Le mouvement et sa branche politique, l’Alliance du fleuve Congo (AFC), contrôlent aujourd’hui la plus vaste étendue de territoire jamais occupée par un groupe rebelle en RDC depuis les années 1990.
Leur avancée se poursuit malgré la signature de plusieurs accords de paix entre les belligérants. Les gouvernements rwandais et congolais ont paraphé un accord à Washington en juin 2025, puis signé un pacte complet lors d’un sommet présidentiel en décembre, dans lequel ils ont réaffirmé leur engagement à mettre fin aux combats.
Des discussions parallèles entre le gouvernement congolais et le M23, sous médiation qatarie, ont également abouti à un accord-cadre en novembre.
Mais parallèlement à ces initiatives diplomatiques visant à rétablir la paix, les deux camps continuent à recruter et à se réarmer, et la violence ne connait pas d’interruption concrète, mettant en évidence un décalage préoccupant entre les pourparlers de paix et la réalité sur le terrain. C’est que les rebelles du M23 nourrissent des ambitions multiples : si la branche militaire de la rébellion s’est concentrée sur la conquête de territoires, ses dirigeants politiques affirment vouloir renverser le gouvernement à Kinshasa.
Le rapport indique également que les objectifs des parrains rwandais du M23 sont encore plus opaques, notant que Kigali et ses supplétifs congolais semblent déterminés à tirer pleinement parti de leur puissance militaire et à s’installer durablement dans ces régions qui abritent de vastes ressources minières. Les autorités rwandaises affirment que la violence dans l’est de RD Congo était d’origine congolaise plutôt qu’internationale, et qu’elle n’affectait le Rwanda que dans la mesure où elle menaçait la sécurité nationale. Elles nient systématiquement tout soutien actif au M23, malgré des éléments de plus en plus nombreux attestant du contraire.
Un déséquilibre des forces sur le terrain
Kigali a également dénoncé, en public et lors des négociations, la collaboration de Kinshasa avec le Front démocratique de libération du Rwanda (FDLR), un reliquat des milices hutues rwandaises responsables du génocide de 1994, afin d’étayer son argument selon lequel le déploiement de soldats rwandais en RDC est de nature défensive. Cette présence militaire non-désirée par Kinshasa semble néanmoins poursuivre un objectif plus large, consistant à conquérir des territoires au-delà des zones sous influence des FDLR.
De son côté, le gouvernement congolais a refusé de rompre totalement ses liens avec les FDLR ainsi qu’avec les Wazalendo, une alliance informelle de groupes d’autodéfense responsables de nombreuses exactions. D’autre part, les efforts des médiateurs pour résoudre le conflit ont été compliqués par le déséquilibre des forces entre, d’un côté, une armée congolaise à la peine et des alliés mal coordonnés, et de l’autre, une insurrection manifestement bien équipée et l’armée rwandaise.
Les fragilités politiques internes en RDC contribuent aussi à assombrir les perspectives d’une paix durable. Les tensions entre le gouvernement d’une part, et l’opposition, la société civile et les instances religieuses influentes, d’autre part, sont vives depuis que le président Félix Tshisekedi a annoncé en 2024 son intention de modifier la Constitution, une initiative dont les observateurs redoutent qu’elle puisse lui permettre de briguer un troisième mandat. La perspective d’un amendement constitutionnel controversé réduit sensiblement les chances de parvenir à un accord entre les partis politiques sur la manière de faire face au M23.
Plusieurs responsables de l’opposition se sont aussi rangés à certaines des revendications de l’AFC, sans toutefois lui apporter un soutien explicite. Le gouvernement a réagi en accusant ces opposants de sédition. Les espoirs d’un consensus sur la gestion de la crise ont subi un nouveau revers en septembre, lorsqu’un tribunal militaire a condamné par contumace l’ancien président Joseph Kabila à la peine de mort pour insurrection, l’accusant de soutenir le M23.
L’International Crisis Group, qui œuvre à la prévention des guerres et à l’élaboration de politiques visant à construire un monde plus pacifique, souligne dans ce cadre que les diplomates disposant d’une influence sur les parties belligérantes, qu’ils soient américains, qataris ou africains, devront maintenir la pression sur les différentes parties et commencer à définir des conditions de nature à satisfaire le Rwanda tout en préservant l’intégrité territoriale de la République démocratique du Congo.
Dans un premier temps, toutes les parties impliquées dans le conflit devraient œuvrer en faveur d’un cessez-le-feu permanent. Il est tout aussi essentiel de prévenir toute nouvelle escalade, tant en RDC qu’à l’échelle régionale. Les relations entre le Rwanda et le Burundi se sont détériorées en raison du soutien continu apporté par Gitega aux troupes congolaises, ce qui souligne l’urgence d’une initiative diplomatique de haut niveau pour parvenir à un modus vivendi entre les deux rivaux. Enfin, les diplomates et les médiateurs doivent garder à l’esprit les objectifs de long terme que sont la relance de la coopération régionale et le désarmement des groupes rebelles.
AE