RDC : Joseph Kabila est-il un génie stratège ? (Tribune de Jo Sekimonyo)

Au début des années 2000, la RDC n’est pas véritablement un État au sens classique du terme. Le territoire ressemble davantage à une juxtaposition mouvante de zones d’influence militaires, d’économies de guerre et de souverainetés fragmentées. Des armées étrangères circulent sur le sol congolais, des rébellions se multiplient, des chefs de guerre administrent des portions entières du pays tandis que Kinshasa tente surtout de préserver les apparences d’un centre politique encore debout.

C’est dans ce contexte de désintégration contrôlée qu’émerge Joseph Kabila après l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila. Jeune, peu expérimenté, presque silencieux politiquement, il apparaît moins comme un homme fort que comme une figure de compromis acceptable pour des acteurs régionaux et internationaux épuisés par la guerre mais incapables de s’entendre sur une alternative claire.

L’erreur serait cependant de sous-estimer l’intelligence politique du moment kabiliste naissant. Son premier véritable succès ne relève pas d’une victoire militaire spectaculaire, mais d’une compréhension presque sociologique des élites congolaises de l’époque. Là où les maquis avaient produit des entrepreneurs politico-militaires vivant dans l’instabilité permanente, Kinshasa propose soudainement le partage du pouvoir, avec ses résidences officielles, ses véhicules de l’État, ses privilèges administratifs, ses passeports diplomatiques et surtout la proximité symbolique avec la capitale. Beaucoup de groupes armés abandonnent alors progressivement la logique insurrectionnelle pour intégrer l’économie politique de la République. La guerre ne disparaît pas totalement ; elle se déplace simplement vers d’autres espaces de pouvoir.
C’est précisément là que se construit la relative longévité du système Kabila. Non pas à travers une pacification profonde du pays, mais à travers une immense mécanique de cooptation nationale. Joseph Kabila semble comprendre très tôt qu’au Congo, absorber une ambition coûte souvent moins cher que la combattre frontalement. Le pouvoir cesse alors d’être uniquement un appareil d’État ; il devient un espace distributif où chacun reçoit une portion du système en échange d’une certaine discipline politique. La stabilité qui en résulte reste fragile, parfois artificielle, mais suffisamment fonctionnelle pour transformer d’anciens acteurs de guerre en gestionnaires d’un ordre politique dont ils deviennent eux-mêmes dépendants.

L’aimant des mobutistes

S’il faut citer un homme ayant joué un rôle déterminant dans la consolidation du kabilisme, le nom de Guillaume Samba Kaputo revient presque automatiquement. Là où beaucoup voyaient encore une rupture radicale entre l’AFDL et l’ancien régime, lui comprend très tôt qu’aucun pouvoir ne peut durablement gouverner la RDC en ignorant les réseaux administratifs, militaires et clientélistes hérités du mobutisme. Véritable aimant à mobutistes, il participe alors à la reconstruction silencieuse d’un appareil d’État où les anciens du Zaïre retrouvent progressivement leur place autour de Joseph Kabila.

Autour du nouveau président commencent ainsi à graviter anciens généraux, barons bureaucratiques, technocrates et sorciers politiques formés sous Mobutu. Le régime cesse progressivement d’être uniquement l’héritier politico-militaire de l’AFDL pour devenir une forme de recyclage sophistiqué de l’ancien État zaïrois. Les discours changent, les slogans aussi, mais la culture politique demeure souvent la même, centralisation du pouvoir, loyautés personnelles, distribution des privilèges et gestion patrimoniale de l’État.

Samba Kaputo agit finalement comme une passerelle entre deux générations de pouvoir. D’un côté les anciens dignitaires du système Mobutu, de l’autre les nouveaux maîtres issus de la guerre. C’est cette fusion qui donne au système Kabila sa résilience particulière. Non pas une résilience fondée sur une idéologie forte ou une vision institutionnelle profonde, mais sur une capacité remarquable à absorber les élites, neutraliser les oppositions internes et transformer presque chaque adversaire potentiel en partenaire du statu quo.

Une démocratie continuellement ajustée à sa taille politique

Très tôt, le système semble prendre conscience des limites politiques réelles de Joseph Kabila. La démocratie congolaise cesse alors progressivement d’être pensée comme un espace de compétition ouverte pour devenir un mécanisme institutionnel calibré autour des capacités du détenteur du pouvoir. Le premier signal fort apparaît avec l’absence presque méthodique de véritables débats présidentiels. Dans une économie politique où la légitimité repose largement sur la mise en scène de l’autorité, exposer le chef de l’État à une confrontation intellectuelle directe devenait un risque systémique susceptible de fragiliser tout l’édifice construit autour de sa figure.

À mesure que le régime se consolide, les règles électorales elles-mêmes commencent à évoluer dans une logique de sécurisation du pouvoir. La suppression du second tour présidentiel constitue probablement l’un des moments les plus révélateurs de cette ingénierie institutionnelle. Dans un pays marqué par une fragmentation régionale, ethnique et économique profonde, le scrutin à un seul tour réduit considérablement les possibilités de coalition contre le pouvoir en place. La démocratie devient alors moins un instrument de représentation qu’un mécanisme de gestion des probabilités politiques.

Même les cautions électorales augmentent progressivement, filtrant l’accès à la compétition politique dans un pays où la pauvreté massive limite déjà fortement la capacité organisationnelle des oppositions. Derrière le discours de rationalisation institutionnelle se dessine en réalité une logique plus économique du pouvoir, raréfier l’accès au marché politique afin de préserver les rentes du système dominant. Le régime évolue ainsi vers une démocratie administrée où l’objectif central n’est plus véritablement l’alternance, mais la reproduction contrôlée de l’ordre politique existant.

Gouverner le palais pendant que la nation attendait toujours le bus

S’il faut reconnaître au système Kabila une certaine sophistication dans la conservation du pouvoir, il devient plus difficile d’y trouver une véritable vision de transformation économique nationale. Une immense énergie intellectuelle semble avoir été consacrée à stabiliser les coalitions politiques, neutraliser les oppositions et prolonger le règne, pendant que la majorité des Congolais restait enfermée dans la précarité. Le régime donnait souvent l’impression de gérer la stabilité sans construire la prospérité. La modernité proposée relevait davantage du décor que de la transformation structurelle du pays. Routes vitrines, projets symboliques, consommation ostentatoire des élites, pendant que le capital humain, l’industrialisation et la montée technologique du Congo restaient largement négligés.

Sur le plan de l’économie politique, les choix opérés ont surtout renforcé l’extraversion historique de l’économie congolaise. Les privatisations et l’ouverture de certains secteurs ont consolidé une économie extractive tournée vers l’extérieur sans véritable stratégie d’intégration nationale. Même le découpage territorial des provinces, présenté comme une avancée administrative, a parfois produit des entités économiquement fragiles et difficilement viables. Pendant ce temps, richesse, influence et proximité avec l’État continuaient de converger vers ce que beaucoup appellent presque ironiquement la « République de Gombe », symbole d’un pouvoir de plus en plus éloigné du reste du pays.

Le plus révélateur reste peut-être l’absence d’une véritable culture stratégique de la donnée et de la planification. Peu de statistiques fiables, aucun recensement sérieux pendant des années, une faible capacité à mesurer précisément la réalité économique et sociale du pays. Même le remboursement accéléré d’une partie de la dette peut être relu autrement dans un Congo souffrant d’un déficit massif d’infrastructures productives et d’intégration économique nationale. C’est probablement là que l’image du grand stratège commence sérieusement à se fragiliser. Un véritable génie historique ne se mesure pas uniquement à sa capacité de conserver le pouvoir, mais à son aptitude à modifier durablement la trajectoire économique, sociale et institutionnelle de sa nation.

Le moment de faiblesse : partir sans réellement partir
Puis arrive le moment où le système atteint sa limite historique. Dans les rues de Kinshasa comme dans plusieurs grandes villes du pays, un slogan commence à condenser le ras-le-bol populaire : « Kabila dégage ». Ce rejet dépasse progressivement les oppositions classiques pour devenir le symptôme d’une fatigue économique et sociale beaucoup plus profonde. Pendant des années, le régime avait cru que la stabilité politique pouvait durablement compenser l’absence de transformation structurelle de l’économie. Or, à mesure que la croissance restait faiblement redistributive et que la précarité continuait d’organiser la vie quotidienne de millions de Congolais, la machine politique commence à perdre son principal carburant : la tolérance populaire.

Le véritable problème du système Kabila n’était probablement plus sécuritaire, mais celui d’une incapacité à lire l’évolution de l’économie politique congolaise. Lui et une partie de son entourage semblent avoir sous-estimé le fait qu’après près de deux décennies au pouvoir, la population ne demandait plus simplement la fin de la guerre ou une certaine stabilité institutionnelle, mais des résultats matériels, mobilité sociale, emploi, infrastructures, redistribution minimale du contrat national. Le signal le plus brutal apparaît lors de l’élection de 2018 lorsque Emmanuel Ramazani Shadary, pourtant désigné dauphin officiel du système, termine loin derrière dans l’imaginaire populaire et politique du pays. Ce résultat révèle une vérité plus profonde : le kabilisme conservait encore l’appareil d’État, mais avait déjà commencé à perdre l’adhésion sociologique de larges segments de la société.

Joseph Kabila comprend alors qu’il ne peut plus gouverner ouvertement sans risquer une crise de légitimité beaucoup plus dangereuse. La solution devient donc une forme de retrait contrôlé. Quitter officiellement le pouvoir tout en conservant les principaux leviers du système. Naît ainsi ce que beaucoup percevaient comme une « télécommande démocratique », un ancien président gardant une influence déterminante sur le Parlement, les réseaux sécuritaires, les ressources économiques et les mécanismes de reproduction du pouvoir. À ce moment précis, nombreux étaient ceux qui considéraient Félix Tshisekedi non pas comme un véritable successeur autonome, mais comme le gestionnaire provisoire d’un ordre politique dont Joseph Kabila demeurait encore le centre invisible.

Tshisekedi ou la rupture progressive du dispositif de tutelle

Ce que beaucoup n’avaient probablement pas anticipé, c’est que Félix Tshisekedi finirait par déplier assez rapidement la nature réelle de l’arrangement politique issu de 2018, ainsi que les mécanismes nécessaires pour le contourner puis le retourner. Avec Joseph Kabila demeurant au centre de gravité du système, même indirectement, la présidence de Tshisekedi risquait de rester celle d’un pouvoir juridiquement acquis mais politiquement inachevé. Pour exister pleinement, il lui fallait progressivement transformer le rapport de dépendance initial en rapport de confrontation contrôlée.

La bataille qui s’ouvre alors n’est pas immédiatement spectaculaire. Elle se joue d’abord dans les réseaux, les fidélités institutionnelles, les équilibres parlementaires et les perceptions de puissance. Le FCC commence progressivement à perdre sa capacité de discipline interne. Certaines figures comprennent que l’ancien centre du pouvoir ne garantit plus nécessairement leur survie politique et amorcent des repositionnements stratégiques. Tshisekedi exploite habilement cette fluidité des loyautés, phénomène classique dans les systèmes politiques fortement dépendants de l’accès aux ressources de l’État.
La véritable rupture intervient lorsque Tshisekedi cesse simplement de cohabiter avec l’ombre politique de son prédécesseur pour entreprendre sa marginalisation progressive. Il ne s’agit plus uniquement de limiter l’influence de Joseph Kabila, mais de déconstruire l’idée même selon laquelle celui-ci demeurerait l’arbitre suprême de la vie politique congolaise. Il fallait retirer la télécommande des mains de l’ancien président, puis convaincre l’ensemble du système qu’elle ne contrôlait plus réellement la machine. Puis encore, l’histoire devient plus complexe lorsqu’on observe les nouveaux équilibres régionaux. Tshisekedi est parvenu à sortir progressivement de l’étreinte politique de Kabila, mais certains diront qu’il l’a fait en faisant entrer la nation dans une autre forme de dépendance stratégique vis-à-vis de Kagame et des dynamiques régionales rwandaises, lesquelles se trouvent au cœur d’une partie du gigantesque gaspillage humain qui continue de ravager l’Est du Congo. Quelle étreinte était finalement la moins toxique pour la nation congolaise demeure probablement une question pour une autre tribune.

Les sanctions américaines ou le début d’une nouvelle vulnérabilité

Permettez-moi ici de faire abstraction, au moins provisoirement, de la longue trajectoire ayant conduit de la résurgence du M23 à sa mutation politico-militaire sous la bannière M23-AFC, jusqu’à l’occupation partielle de l’Est de la RDC. Ce seul chapitre nécessiterait à lui seul une analyse distincte tant il révèle les ambiguïtés profondes de l’État congolais, des dynamiques régionales et des réseaux transnationaux de pouvoir. Restons plutôt sur ce que les sanctions américaines révèlent aujourd’hui du moment politique kabiliste.

Ces sanctions ouvrent en effet une séquence nouvelle pour Joseph Kabila. Probablement la plus délicate depuis son accession au pouvoir. Pourtant, un paradoxe mérite d’être souligné. Pour ses partisans, le fait que les documents américains le désignent explicitement comme citoyen congolais constitue presque une victoire symbolique inattendue. Pendant des années, une partie de ses adversaires a tenté de fragiliser sa légitimité à travers la question identitaire. Ironiquement, ce sont finalement des institutions américaines qui viennent neutraliser cet argument dans le langage administratif international lui-même. Mais encore faudrait-il croire qu’un homme organiserait volontairement un véritable coup de marteau politique sur sa propre tête simplement pour obtenir cette reconnaissance symbolique. L’argument reste donc davantage rhétorique que stratégiquement convaincant.

Il faut évidemment rappeler que les sanctions américaines ne constituent pas une condamnation pénale. Elles n’impliquent ni culpabilité judiciaire automatique ni poursuites immédiates. Mais dans l’univers des rapports de force internationaux, elles produisent autre chose, une détérioration de réputation stratégique. Elles offrent des ressources argumentatives considérables aux adversaires politiques, aux réseaux diplomatiques concurrents et aux acteurs du lobbying international. Dès lors, une interrogation devient difficile à éviter. Comment un ancien président disposant encore de relations régionales, de ressources financières importantes et d’anciens réseaux d’influence internationaux n’a-t-il pas réussi à prévenir une telle séquence politique ?

Le mythe face à l’érosion des murs

La question devient d’autant plus importante que l’entourage politique de Joseph Kabila donne désormais souvent l’impression d’une élite ayant hérité d’un appareil sans avoir hérité de la discipline intellectuelle nécessaire à sa préservation. Certaines figures peinent à produire une argumentation politique cohérente, d’autres révèlent des approximations embarrassantes sur des questions élémentaires de géopolitique régionale, tandis qu’une partie du cercle gravit autour d’agendas essentiellement communautaires incapables de porter une vision nationale crédible. Le contraste est saisissant avec la sophistication tactique qui avait longtemps caractérisé le cœur du système kabiliste.

C’est précisément ici que la thèse du « mastermind » commence à se fissurer. Un véritable stratège politique ne se limite pas à conserver le pouvoir pendant un temps donné. Il construit des institutions capables de lui survivre, prépare des relais crédibles, organise la continuité de son influence et anticipe les cycles de vulnérabilité. Or ce que l’on observe aujourd’hui ressemble moins à une architecture politique durable qu’à un système ayant longtemps reposé sur une centralisation extrême autour d’un homme et dont les fragilités deviennent visibles dès lors que ce centre perd progressivement sa capacité de contrôle.

C’est pourquoi la véritable interrogation n’est probablement plus de savoir si Joseph Kabila fut un génie politique. L’histoire lui reconnaîtra sans doute une remarquable capacité de survie dans un contexte congolais extraordinairement complexe. Mais la survie politique n’est pas toujours synonyme de génie historique. Lui-même avait affirmé à ses partisans que les élections de 2023 n’auraient pas lieu. Elles ont pourtant eu lieu. Son camp n’a pas non plus semblé mesurer suffisamment tôt l’importance stratégique de conserver une présence solide dans les deux chambres du Parlement afin de préserver des capacités institutionnelles de blocage et de négociation. Ce qui se joue désormais dépasse donc la simple question de son retour. Il s’agit peut-être de savoir si nous assistons progressivement à la transformation d’un ancien centre du pouvoir en une figure historique de plus en plus périphérique dans la recomposition politique congolaise.
Alors, est-ce la fin ? Rire et pleure ? Attendons voir.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

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